On entend souvent parler d'innovation frugale qui a émergé dans les pays en développement, mais l'innovation frugale peut-elle s'inviter à la table des managers ? Bienvenue dans un podcast La Graine inspirante du réseau GERME. L'adoption de l'IA dans les organisations est devenue un nouveau problème complexe et l'innovation frugale peut offrir une alternative. Décryptage avec Abhinav Agarwal, spécialiste de l'innovation par les contraintes, interviewé par Agathe Renac de GERME.
Qui est l'interviewé ?
Abhinav Agarwal est consultant en innovation frugale, product owner, entrepreneur et intervenant GERME. Il est spécialiste de l’innovation par les contraintes,et aide les organisations à concevoir des solutions durables et sobres.
Les questions abordées dans cet épisode :
- Qu’est-ce que l’innovation frugale ?
- Comment la mettre en place avec son équipe ?
- Qu’est-ce que l’équipe centaure
- Quel rôle du manager avec l’arrivée de l’intelligence artificielle ?
- Quels conseils pour l’adoption de l’IA au sein de mon équipe ?
Le jugaad, c’est quoi ?
Pour moi, la frugalité existe partout et j'explique ça par une métaphore qui est le pain perdu. Comment transformer des contraintes en opportunités ? En Inde, c'est un terme très polyvalent qu'on utilise dans le quotidien et on le prononce « jugaad » . C'est un état d'esprit, le système D, l'ingéniosité, c'est la créativité appliquée pour bricoler une solution. C'est Navi Radjou qui l'a popularisé en France à travers ses bouquins.
Un exemple d’innovation frugale ?
Il y a plusieurs exemples qu'on voit autour de l'innovation frugale. Par exemple, on a vu pendant le Covid les masques Decathlon qui ont été transformés en respirateurs. Ou un autre exemple, c'est le compte Nickel. Chez n'importe quel buraliste, pour 20 euros, en 5 minutes on a une carte bancaire. Ça a été fait pour bancariser les personnes qui ont du mal à ouvrir des comptes. On a simplifié toute la paperasse et on a rendu ce service accessible. On a donné une fonction supplémentaire au buraliste. L'innovation frugale, c'est à la fois une posture d'acteur de changement et à la fois une stratégie née des contraintes.
Quelles sont les premières étapes pour mettre en place l’innovation frugale dans son entreprise ?
L'innovation frugale, c'est innover avec des contraintes.
Déjà il faut trouver la contrainte. Un des principes, c'est que la solution est dans le problème, donc bien cerner le problème. Le deuxième principe, c'est que la réponse est dans la question, d'où il faut bien formuler la question. Faire mieux avec moins ou faire mieux avec peu, avec ce qu'on a, ce qu'on est. Finalement, faire mieux avec moins, l'innovation frugale ou le management frugal, pour moi, ce n'est pas une question de ressources, de budget. Dans le journées GERME, on travaille sur la reformulation de la problématique parce qu'en fait on n'a pas l'habitude.
Il y a un exemple classique. Un manager chez Audi a demandé à son équipe pour le 24h du Mans “Comment peut-on construire une voiture plus rapide”. L'équipe a commencé à réfléchir à plus d'aérodynamisme, moins de frottement. On est dans l'innovation incrémentale. Le chef de l'équipe a reformulé sa question avec une contrainte en disant comment est-ce qu'on peut gagner la course même si notre voiture ne peut pas aller plus vite que celle de nos concurrents. Pour la première fois dans l'histoire de la course, ils ont utilisé un engin au diesel. C'était beaucoup plus économe et donc il fallait s’arrêter moins souvent pour les ravitaillements. Ils ont pu gagner ainsi la course pendant plusieurs années.
De ce que j'ai vu, toutes les organisations sont vraiment dans l'urgence. Elles ne prennent pas ce temps de se remettre en question. Après des formations, le retour fait par les collaborateurs est souvent “On avait la réponse, mais on ne l'avait jamais vue sous cet angle”. Donc, c'est tout l'art de faire émerger la question. Ensuite, il y a aussi des biais cognitifs. qui sont en jeu. Il l y a l'effet Einstellung, qui fait que l'humain priorise une solution plus simple et bien maîtrisée, au lieu de faire de l'effort d’aller chercher une solution plus efficace. Typiquement quand on travaille avec Excel, on se dit ‘je vais faire du copier-coller, ça va me prendre 15 minutes”. Sauf que si on avait fait l'effort d'aller voir sur Internet comment faire une macro, on aurait peut-être passé 20 minutes, mais ça nous aurait servi pour la prochaine fois.
Quel lien entre l'IA et le Jugaad ?
Quand on veut résoudre un problème d'une façon créative, avec des ressources limitées, on a besoin d'être ingénieux. Et dans ce contexte, l'IA est un levier de la créativité, parce que ça peut nous permettre de générer plein de nouvelles idées. Mais il faut aussi savoir que l'IA est très bête, et en fonction de la question, la façon dont c'est formulé, va générer la réponse Dans les journées autour de l'innovation frugale, on travaille beaucoup cette dimension de la formulation de la question.
Le secret en fait de l'innovation frugale, c'est dans le verbe faire. Et en fait, ce sont des compétences. En entreprise, quand on dit faire mieux avec ce qu'on a, c'est en fait valoriser des compétences, des appétences, des talents, des collaborateurs. qui sont souvent soit invisibles, soit pas sur la fiche de poste. Avec l'IA, ça peut être un moyen d'augmenter ces compétences humaines. Et finalement, c'est aussi un amplificateur de ressources dans le sens où ça va permettre de libérer du temps, être humainement présent, aider à optimiser l'usage des ressources.
Qu’est-ce que c’est l’équipe centaure ?
L'équipe Centaure, c'est un terme que j'ai découvert dans le livre de Jurgen Appelo, qui a créé le concept du Management 3.0 et qui a sorti son livre “Human Agent Robot”. Ça évoque le fait que bientôt, dans notre quotidien, on aura des humains et des agents IA avec lesquels on va collaborer.
La semaine dernière, j'ai vu passer une nouvelle IA. C'est une entreprise qui a créé une solution qui s'appelle Proactor. C'est un agent qui t'écoute. Au-delà de prendre des notes, ce que Teams fait déjà, il agit pour toi. Si on discute d'envoyer des mails à quelqu'un, il va aller rédiger le mail et le mettre en brouillon. Ou si on parle des tâches à faire, ça va sur Jira ou Trello créer la tâche. Et en plus, ça garde la mémoire de ce qui a été dit dans les réunions précédentes pour rappel. En soit c'est assez intrusif et ça pose des questions sur la matrice RACI. Dans l’équipe, qui fait quoi, quelles tâches est-ce qu'on donne à l'IA.
Quels usages des agents IA dans une équipe ?
Aujourd'hui, ce que j'ai vu, les agents IA, la façon dont on l'utilise, c'est plutôt comme on utilise un logiciel. On ne va pas être jaloux d'une IA parce qu'elle peut travailler 24 heures sur 24. Pour moi, on ne va pas vraiment forcément considérer l'IA comme un collaborateur. C'est plutôt la dynamique de l'équipe qui utilise l'IA ou qui ne l’utilise pas où ça peut créer des tensions.
Quel rôle peut jouer le manager dans l’adoption de l’IA ?
Le manager, je pense a la responsabilité de sensibiliser aussi aux enjeux éthiques de l'usage de l'IA. Souvent, ce qui est conseillé, c'est de communiquer au client si on a utilisé l'IA ou pas. Si quelqu'un facture le client pour trois jours de travail qu'il a fait en trois heures, ce n'est pas éthique. Si dans l'équipe, il y a certains qui utilisent l'IA et les autres qui ne l'utilisent pas, ça peut clairement créer des inégalités. Tout l'enjeu, de pouvoir détecter des ambassadeurs, des gens qui faisaient peut-être le juste nécessaire de leur donner une opportunité, de valoriser le travail qui est fait.
Souvent, les projets informatiques dans les grands groupes, il y a une DSI qui conçoit une solution et ensuite c'est distribué à toute l'entreprise. Si on veut encourager une approche de design des solutions IA centrées sur l'humain, l'idée c'est d'habiliter les collaborateurs qui sont le plus proche des problèmes, de leur donner du temps pour tester l'IA, pour se former par eux-mêmes, concevoir des solutions. Je pense que c'est une approche expérimentale qu'il faut adopter.
Aujourd'hui, ce qui est en train de se passer, c'est que tout le monde est en train de développer, de bricoler des solutions dans leur coin. Et à un moment donné, je pense qu'il faudrait centraliser une fois que la preuve a été faite. Anil Gupta, un expert et un des pères fondateurs de l'innovation frugale, dit que tout le monde peut innover et c'est un mouvement qui vient d'en bas. Et donc en entreprise et dans le contexte managérial, ce serait d’insuffler une culture d'innovation “grassroots”. C'est l'entreprenariat dans l'entreprise, les solutions qui viennent du terrain.
Comment savoir si on doit déléguer une tâche à l’IA ou pas ?
Si la tâche est répétitive et qu'il n'y a pas de valeur ajoutée, on peut le déléguer à l'IA. Si ce sont des tâches où l'erreur humaine peut se manifester et qu’il y a des risques, de grands enjeux, dans ce cas également.
On doit aussi garder l'esprit critique de ce qu'on automatise. Parce que souvent, une fois qu'on a automatisé, on oublie le pourquoi on avait mis ça en place. Donc c’est aussi comment mettre en place des boucles de feedback et qu'il y ait une vérification humaine. Il faut voir si cette automatisation apporte vraiment une valeur ajoutée, un ROI. L’autre question à se poser aussi c’est est-ce que ça respecte et ça valorise les valeurs humaines, les compétences humaines. C’est finalement une posture beaucoup plus humaine, très low-tech.
Par quoi on commence pour encadrer et inclure l’usage de l’IA au sein de son équipe ?
Je dirais que c'est plutôt comme une approche de design thinking. On fait un parcours d'utilisateur où on schématise un process et ensuite on identifie quelles tâches, et chaque tâche, c'est souvent une compétence. L’idée,c’est de poser la question à l'envers, c'est quoi le risque, qu'est-ce qu'on va perdre si on automatise cette tâche ? En termes d'outils, Flowise, Relevance… Ce sont plutôt des outils no code ou low code qu'une personne qui n'est pas forcément ingénieur informatique peut très facilement prendre en main. C'est effectivement cet esprit de prototypage rapide à travers un prompt bien réfléchi. On peut commencer à tester.
L’IA, un outil de créativité ou d’homogénéisation ?
Dans mes journées d'intervention, ce que je fais, c'est qu’on commence par travailler sur la question, sur la problématique, mais d'une façon humaine, sans IA. Et ensuite, on utilise l'IA pour voir est-ce que ça génère de nouvelles idées.
Je pense que la créativité c'est un muscle, mais si on utilise ça pour des choses simples et faciles, on va l'affaiblir. Donc si on doit monter deux étages tous les jours et qu’on commence à utiliser l'ascenseur, on va s'affaiblir les muscles. Mais si on doit monter sept étages, là on peut utiliser l'ascenseur, mais pourquoi pas faire les deux premiers étages à pied.
Quels avantages à développer l’innovation frugale dans son management ?
J'ai allié l'innovation frugale et l'IA pour garder cet esprit critique, être centré sur les valeurs. Les valeurs ne changent pas tous les jours contrairement aux outils IA. Je pense qu'il faut poser les bonnes bases et ensuite avoir cet esprit d'expérimentation. C'est un travail qui va se faire sur le long terme. Aujourd'hui, à l'ère de l'IA, on a besoin de remettre aussi en question la façon dont on définit la croissance et la création de valeur.
Il y a des paradoxes. On peut utiliser l'innovation frugale dans un esprit de prototypage. Ce que je fais, c'est qu'on a des sprints de deux semaines. et dans deux semaines, ou même une semaine parfois, on peut valider, dévalider des solutions. Si on les industrialise ou pas, on peut prototyper et même faire des solutions au bout de deux semaines.
À retenir selon Abhinav :
Le management frugal donne vraiment un sens d'impact, de remise en question de nos pratiques. Il y a 3 clés :
- Premièrement, il faut s’assurer qu'on est en train de travailler sur le bon problème
- Deuxièmement, si c'est avec l'IA, poser les questions de quand est-ce qu'on fait confiance à l'IA et quand est-ce qu'on utilise l'intuition ou le jugement humain
- Troisièmement, je dirais, comment est-ce que ça encourage le travail ensemble, l'intelligence collective.
Merci à Abhinav pour son sens de la pédagogie et de la métaphore, son écoute et son enthousiasme.
Merci à Pop’Media pour leur accompagnement sur la formation podcast. A très vite sur la Graine inspirante !
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